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Croisière au Cap-Vert en location à la couchette |
Auteur : Thomas Hillebrand
Les limites sur l’Atlantique
Werner vient juste de vomir sous le vent. Quand vient l’ordre d’affaler l'immense voile, il est de nouveau l’un des premiers sur place et met la main au cordage plein d’entrain. Le grand et athlétique retraité originaire de la Saxe ne s’est pas fait de cadeau lors de sa première croisière sur l’Atlantique.
 | La grand’ voile est hissée
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|  | La goélette de 40 m de long dépend de ses passagers à bord : à part le skipper à la barre et la cuisinière, seulement deux membres de l’équipage étaient là pour établir les voiles. Trop peu par rapport à l’imposante brigantine.
Et ainsi Werner était là où il devait être : tantôt pitoyable au bastingage, tantôt matelot vigoureux à la drisse.
Sa véracité m’impressionna d’autant plus, lorsque le soir – entre-temps le bateau mouillait tranquillement – il fit le résumé suivant pour lui et sa femme : « Nous voulions une fois atteindre nos limites. Nous y sommes arrivés.
Nous avons réservé une croisière de deux semaines aux îles cap-verdiennes pour naviguer à bord d’un grand voilier. Nous sommes en route sur l’Atlantique depuis sept jours afin de voir cinq des neuf îles. La dernière étape de 100 milles nautiques et le roulis de 18 heures de largue n’a pas forcé uniquement Werner au bastingage.
Une famille avec deux petites filles a vécu combien on peut sous-estimer un tel voyage. A chacune de nos étapes à travers l’archipel, les quatre étaient assis dans le salon avec le mal de mer, le seau à proximité, car le bastingage aurait été trop éloigné. Un coéquipier m’a murmuré à un moment que la mère avait cru participer à une croisière touristique.
Santa Maria/Sal - Tarrafal/São Nicolau (98 Mn)
Et peu après 6h on entend : « Levez l’ancre ! » Aard, notre skipper hollandais, veut amorcer l’étape la plus longue de la croisière. Nous avons devant nous environ 100 milles nautiques.
 | | Encore un peu... |
|  | Nous voulons mettre le cap sur les îles-du-Vent, les Ilhas do Barlavento : Sal, São Nicolau, Santo Antao, São Vicente et Boavista. De Sal où nous avons embarqué, elles sont alignées direction ouest-nord-ouest. A l’aller nous allons pouvoir naviguer au travers et au portant, et ensuite au retour serré au près.
Aard m’explique plus tard qu’il ne vaut mieux pas s’aventurer aux Iles-sous-le-Vent à cette époque de l’année, en mars et avril. En effet le chemin de retour de Brava via Fogo et Santiago (en portugais aussi : São Tiago) à Maio mène exactement à l’encontre de l’Alizé et de plus vers le courant des Canaries, ce qui nous forcerait à louvoyer sans cesse. A la rigueur en été, quand l’Alizé du Nord-Est ne souffle que faiblement, c’est le calme plat et même souvent la pétole blanche, alors on pourrait largement surmonter les Ihlas do Sotavento à moteur.
Vers une heure du matin l’ancre s’abat enfin dans la baie de Tarrafal devant l’île São Nicolau. Il y a beaucoup de lieux dénommés Tarrafal sur les îles cap-verdiennes, déclare Aard, penché sur la carte marine. Le nom signifie que l’on trouve ici le meilleur abri du vent et de la houle. La plupart des lieux de ce nom seraient situés respectivement à l'ouest de leurs îles.
 | | Gréement courant sans fin... |
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L’eau reste calme toute la nuit. Nous dormons à poings fermés.
Le Cap Vert
Celui qui comprend un peu le portugais et qui pense au nom d’Ilhas de Cabo Verde, en français « les îles du cap vert », à des îles verdoyantes, se trompe. On suppose aujourd’hui que les Portugais ont baptisé l’archipel seulement pour la banale raison suivante : Au XVe siècle, à cause des possibilités de navigation limitées, les capitaines rallient les îles en filant jusqu’à Cabo Verde, la presqu’île du Cap-Vert, le long de la côte ouest-africaine et en tenant exactement le cap vers l’ouest. Les îles cap-verdiennes, qu’ils ont rencontrées quelque cents milles plus loin, ne sont par contre à l’époque pas du tout vertes, mais en grande partie désertiques.
 | | Les îles cap-verdiennes : en grande majorité un paysage désertique |
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Elles sont pourtant durant 500 ans d’une importance capitale pour l’empire portugais.
Infante Dom Henrique o Navegador, connu aussi sous le nom d’ « Henri le Navigateur », prince de la cour royale portugaise, voit l’avenir de son pays dans la navigation maritime. Son objectif le plus ambitieux : avec la découverte d’une voie maritime vers les Indes et plus loin vers les Îles aux épices (Indonésie), les marchands portugais auraient la possibilité d’acheter directement les précieux produits asiatiques. Les considérables marges commerciales des intermédiaires perses et arabes, ainsi l’idée, devraient plutôt remplir les poches des Portugais.
 | | Le Cap-Vert : aride, mais avantageusement bien situé |
|  | A partir de 1418, Henri finance des expéditions le long du littoral africain. Les îles cap-verdiennes, encore inhabitées, seront découvertes à peine 40 ans plus tard. Leur colonisation commence un an après la mort du prince, en l’an 1461.
A l’instigation du pape Alexandre VI en 1494, les deux grandes puissances mondiales, le Portugal et l’Espagne, s’accordent avec le traité de Tordesillas pour diviser le monde sur une ligne de 46° 37' O. Le Portugal se réserve la moitié Est qui comprend l’Afrique et l’est du Brésil. Avec la découverte et la conquête des colonies portugaises comme la Guinée-Bissau, le Brésil, l’Angola, le Mozambique, Goa (en Inde), Macao (en Chine) et le Timor-Est, les îles cap-verdiennes deviennent une passerelle d’importance stratégique dans l’Atlantique.
C’est ainsi que trois ans plus tard, le portugais Vasco da Gama amarre pour une semaine sur l'île cap-verdienne, São Tiago. Le 3 août 1497 il fait lever l’ancre afin de remplir enfin la mission d'Henri le Navigateur - il découvrira dans les neuf mois suivants la voie maritime vers les Indes.
São Nicolau
Ce samedi matin, un jeune Cap-Verdien nous attend avec son aluguer, un taxi collectif, sur la jetée du port de Tarrafal.
 | | Tarrafal dans la lumière du matin |
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Antonio parle parfaitement anglais et c’est ainsi qu’il a réussi à se faire inscrire dans le petit agenda téléphonique de notre skipper. Tout le monde l’appelle Toy, nous dit-il, et nous devrions en faire autant. Il nous montre son île pendant toute la journée.
 | | Toy nous montre São Nicolau |
|  | Toy fait une courte halte à un point d'eau public et nous explique que la plupart des maisons au Cap-Vert n’ont pas l’eau courante. Beaucoup de villages possèdent au mieux un point d’eau central payant où les bidons d’eau, que l’on apporte, peuvent y être remplis. Certains ne possèdent même pas une telle installation, et les villageois doivent se rendre au village voisin pour aller chercher de l’eau – souvent avec un mulet sur des chemins étroits.
Toy nous raconte que son village natal, situé dans une petite vallée fertile, est depuis seulement 1994 accessible en voiture. La piste pierreuse finit à environ deux kilomètres avant d’y arriver. De là on atteint le village en empruntant un chemin de montagne, par lequel transitent toutes sortes de transports. Soit les villageoises balancent leurs denrées sur leurs têtes, soit le mulet est chargé.
Il pleut un peu durant trois mois de l’année, sinon l’agriculture est uniquement possible sur la côte plus nuageuse de l’île, au nord, et là encore seulement où le sol le permet, car de nombreux endroits ne sont que de la pierre de lave. La production provenant de la propre agriculture ne suffit pas pour les besoins alimentaires du pays et beaucoup doit donc être importé.
Le bilan commercial du pays serait extrêmement déficitaire s’il n’y avait pas un flux financier constant des émigrants cap-verdiens, qui soutiennent leur famille de l’étranger. Depuis des siècles en effet la pauvreté force les hommes à quitter leur pays ; ainsi il y a plus de Cap-Verdiens à l’étranger que dans leur archipel natal.
On pourrait donc s’attendre à ce que les touristes soient importunés par la mendicité ou même la criminalité. Mais tel n’est pas le cas. Même si dans les grandes villes quelques cas d'agressions de touristes sont enregistrés, on peut se promener le jour en toute sécurité. Ceci est certainement le résultat que ce fait cette jeune république de la conception d’un Etat de droit, qui compte parmi les états africains les plus démocratiques.
 | | Le premier ministre sur la place du Marché |
|  | Comme si une preuve supplémentaire concernant la sécurité et l’ordre eut été utile, nous nous sommes retrouvés l’après-midi dans une situation, qui serait impensable chez nous : venu pour inaugurer une église, José Maria Neves, premier ministre en fonction du pays, se promène au beau milieu de la population sur la place du Marché de la capitale insulaire, Ribeira Brava – sans protection policière apparente, sans contrôle, ni des personnes, ni des poches des curieux, comme s’il voulait démontrer que l'agression des hommes politiques au Cap-Vert n’est que quelque chose que l’on voit à la télévision.
Il est à noter que ce sont les colonies portugaises et en particulier les Cap-Verdiens, qui dans les années 70 provoquent la chute du régime salazariste et qui offrent ainsi la démocratie au Portugal. Un an après la révolution des Œillets et les élections libres au Portugal, les Cap-Verdiens déclarent leur indépendance en 1975. C’est bien que le Cap-Vert ne soit plus une colonie, déclare Toy. Mais l’histoire de l’indépendance n’est pas dépourvue d’aspects tragiques : le Portugal a exploité le pays pendant 500 ans et l’a libéré avec un avenir incertain, 11 ans seulement avant son entrée dans l'UE. Toy croit qu’en appartenant au Portugal et ainsi dans l’UE, les Cap-Verdiens sentiraient aujourd’hui moins les effets de la pauvreté.
Tarrafal/São Nicolau - Porto Novo/Santo Antao (49 Mn)
Après le petit-déjeuner nous quittons la baie et appareillons vers l’Atlantique. Le temps est radieux et nous constatons que nous ne sommes les seuls. Après à peine quelques milles nautiques nous voyons déjà les premiers poissons volants, d'une brillance argentée et longs comme l'avant-bras. Ils se propulsent sans peine à l'aide de leurs nageoires pectorales à des distances de 50 mètres et ils peuvent même prendre des virages en planant avant de s’abattre de nouveau dans les flots de l’océan.
 | | Une baleine pilote fait son apparition |
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Peu de temps après, une demi-douzaine de globicéphales tropicaux viennent à notre rencontre. On voit ici souvent ces mammifères des mers qui peuvent atteindre une longueur de 6 mètres. Il parait que l’on peut aussi voir des cachalots à certaines périodes de l’année, de décembre à mars, nous raconte Aard, notre skipper. Les baleines s’occupent de leurs progénitures à l’abri des îles, nous dit-il. Elles ne trouvent ici par contre aucune nourriture et retournent après quatre mois dans des eaux plus froides. Nous n’avons pas de chance : nous sommes en avril et toute attente serait vaine. Les grosses baleines sont parties.
 | | Acrobates des airs : les puffins du Cap-Vert |
|  | Par contre nous avons vu des puffins du Cap-Vert en masse (Calonectris edwardsii), qui avec leur envergure impressionnante de 1,20 m planent dans les airs sans un seul battement d’aile. Leurs sites de nidification sont sur les Iles-sous-le-Vent, mais une petite colonie d’incubation existe aussi sur São Nicolau. En dehors de la période d’incubation ces fantastiques volatiles vivent uniquement ici, dehors sur l'océan.
Santo Antao
Santo Antao est la plus verdoyante des Îles-au-Vent. La raison en est qu’elle est la plus haute de toutes au-dessus du niveau de la mer.
 | | Des nuages au-dessus de l’île : Santo Antao d’en haut |
|  | Le sommet le plus haut de l’île est le Topo de Coroa avec 1979 mètres d’altitude. Quand l’Alizé du Nord-Est, qui se charge d’humidité au-dessus de l’Atlantique, vient se heurter aux montagnes de Santo Antao, les masses d’air chaud sont obligées de remonter à cause de ces obstacles, et elles refroidissent. La température de l’air perd un degré chaque cent mètre durant son ascension tout en réduisant ses propriétés de stocker l'humidité. Suivant la situation météorologique, le processus de condensation est amorcé quelque part entre 800 et 1500 mètres, ce qui provoque la formation de brouillard et de nuages qui humidifient le sol et rendent les terres fertiles.
Nous avons le temps de faire une excursion impressionnante dans ce paysage. Un aluguer nous amène dans le Caldera du volcan éteint Cova, à 1170 m d’altitude. De là nous poursuivons à pied direction nord-est pour un col à 1300 m d’altitude. Après quelques pas seulement, le climat change du tout au tout. Le soleil et la chaleur accablante sont derrière nous et nous avançons désormais vers le froid, l’humidité et le brouillard. Un merveilleux chemin de mulet serpente le long d’une muraille montagneuse vers Ribeira do Paúl, une longue vallée luxurieuse semblable à une forêt équatoriale. Ici l’agriculture occupe chaque mètre carré – même dans les endroits les plus escarpés et difficiles d’accès.
 | | Le chemin vers Ribeira do Paúl |
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Naturellement les montagnes à elles seules n’ont pas une importance telle sur la nature. Les navigateurs à la voile doivent considérer la chose suivante : en particulier près des îles aux reliefs élevés se forment des vents catabatiques, des zones de vents violents ainsi que les effets d’entonnoir et de cap. Comme bien connu par exemple aux Canaries, à proximité de hauts reliefs insulaires et surtout dans les bras de mer orientés nord-est, la vitesse du vent peut monter jusqu’à force 3 selon l’échelle de Beaufort. Bien que ces zones d’accélération du vent ne soient normalement pas trop étendues et donc sans mer forte, il faut veiller à ariser assez tôt avant de s’y aventurer.
Porto Novo/Santo Antao - Mindelo/São Vicente (9 Mn)
Nous reprenons le large après cette excursion. Au soleil couchant nous traversons le Canal de São Vicente, un passage étroit entre Santo Antao et São Vicente, avant de pénétrer dans une baie arrondie Porto Grande, formée par le cratère d’un ancien volcan sous-marin ; là est abrité le port le plus sûr dans l’Atlantique méridional.
 | | Cargos en rade devant Mindelo |
|  | La forteresse Fortim d'El Rei, construite par les Portugais, est située à l’est de la ville et domine toute la baie ; à l’ouest se trouve la montagne Monte Cara, dont le point culminant ressemble au visage d’un humain allongé sur le dos. Des douzaines de cargos mouillent dans l’eau calme en rade.
São Vicente
Mindelo (l’intonation porte sur la deuxième syllabe) a été la capitale du Cap-Vert jusqu'au 11 juin 1838, date à laquelle un décret ministériel a transféré ces fonctions à Praia de Santiago. Mindelo, qui est avec ses 70.000 habitants la deuxième plus grande ville du Cap-Vert après Praia, s’est malgré tout imposée comme le grand centre culturel des îles.
 | | La Torre de Belém domine la coulisse portuaire |
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La vieille ville de style colonial est si bien conversée dans son état original que l’Unesco a classé les édifices sur le rivage de la baie « patrimoine mondial ». La silhouette du port est dominée par une tour de style manuélin, la Torre de Belém. L’édifice, achevé seulement en 1921, est en partie une copie du bastion de même nom construit exactement 400 ans plus tôt à l'embouchure du Tage à Lisbonne, que les navigateurs portugais empruntaient pour atteindre le large.
Les Portugais n’étaient pas les seuls ici : la partie Ouest du port était entre 1838 et 1945 sous domination britannique. La marine marchande anglaise stockait ici dans le port le charbon pour leurs traversées de l’Atlantique.
 | | La vente de sucreries sur les bas-côtés de la route |
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Nous avons lu que Mindelo est la musique. Et il en est ainsi – pas seulement lorsque le merveilleux Carnaval est fêté ici ou pendant le mois d’août, quand le Festival de Baia das Gatas, le plus important festival de musique d’Afrique, a lieu. Le mercredi soir, lors de notre promenade dans le quartier du port, nous découvrons à proximité immédiate une bonne demi-douzaine de bars avec de la musique live. Nous atterrissons dans le Pastelaria Algarve, où un groupe de quatre musiciens envoûte son public avec du Morna et du Coladera, deux styles musicaux typiques du pays, aux sons parfois mélancoliques mais toujours rythmés.
Ici tous les musiciens, ainsi le dit-on, rêvent un jour d’imiter la grande chanteuse Cesária Évora qui est née à Mindelo en 1941. Elle a fait tous les bars de la ville pendant la moitié de sa vie, avant qu’elle ne soit découverte – elle avait alors 44 ans – et qu’elle ne débuta une carrière internationale. La plupart des thèmes des chansons qu’elle interprète de sa voix grave sont mélancoliques : l’amère histoire du Cap-Vert, le trafic d’esclaves et le destin des émigrants. Cesária Évora est toujours pieds nus sur scène, une façon de montrer sa solidarité avec les pauvres et les sans-abris du pays. C’est aussi pourquoi on la surnomme "Diva dos Pés Descalços" (la diva aux pieds nus).
L’esclavage
Peu d’années avant le début de la colonisation du Cap-Vert, les premiers colons portugais reçoivent du roi le droit de déporter sur l’île des indigènes ouest-africains, de les asservir et d’en faire du commerce. Ces esclaves doivent cultiver la canne à sucre, le café et les fruits tropicaux sur les plantations. Bien 100 ans plus tard, en 1582, seulement 12% des habitants du Cap-Vert sont des citoyens libres, le reste sont des esclaves.
Le modèle de commerce, d’enchainer des êtres humains et de leur ravir tous leurs droits, débute sa marche triomphale autour du globe – et le Cap-Vert en est la plaque tournante. Les îles sont aussi en 1740 le point de ravitaillement pour les marchands d’esclaves américains.
Ce n’est que 400 ans plus tard, en 1878, que le Portugal interdit l’esclavage.
 | | Bana |
|  | Notre steward cap-verdien, Bana, me raconte un soir, que les enfants de l’état insulaire apprennent à école comment reconnaître leurs ancêtres d’après certaines caractéristiques physionomiques. Ses aïeuls, d’après ce qu’il déduit de son apparence, auraient vécus autrefois en Mauritanie. Où précisément et jusqu’à quand, il ne le saura jamais.
Le bien-être alimentaire
Celui qui choisit une croisière en groupe doit manger ce que le capitaine laisse servir. Le bateau sur lequel nous voguons depuis maintenant quatre jours à travers l’archipel, porte le pavillon hollandais - comme beaucoup de voiliers de location partout au monde. Et depuis la culture de la tomate en Hollande, il est relativement certain que les Hollandais et les Allemands n’ont pas toujours la même conception de l’alimentation optimale. Et c’est ainsi qu’après quelques jours de croisière, je me suis retrouvé un soir dans une sorte de réunion générale des participants qui auraient sans aucun doute déjà acquis le statut de mutins, s’ils avaient été enrôlés sous contrat. Un représentant des insurgés a été très clair et les revendications envers le capitaine étaient juridiquement déjà bien ficelées. Mais le grand règlement de comptes ne devait pas avoir lieu.
En effet, avant d’avoir pu trouver le moment opportun pour demander des comptes au skipper au sujet de l’alimentation, notre steward Bana fait des signes de notre lieu de mouillage dans la baie de Mindelo à des pêcheurs qui reviennent du large en longeant notre bateau. Il leur achète plusieurs kilos de poissons qui quelques minutes plus tôt frétillaient joyeusement dans l’Atlantique. Ce sont en majorité des rougets-barbets que les habitants appellent Sarbonet. La cuisinière à bord, Sandra, également cap-verdienne, démontre une telle dextérité à la préparation de ce met que peu de temps après, tous les mutins sans exception admettent qu'ils n'ont encore jamais mangé d’aussi bons poissons de leur vie. La mutinerie est annulée.
 | | Pêcheurs à couple: nous achetons par kilos |
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Toutefois, le capitaine recevait des regards peu bienveillants à chaque fois que des victuailles d’Europe centrale étaient servies à table, dont leur qualité principale semblait être leur conservation infinie dans les entrailles du bateau. Mais à l’enchantement des passagers, Sandra et Bana ont pu encore maintes fois se procurer des denrées sur les marchés locaux et préparer des menus cap-verdiens succulents.
La cuisine locale est riche et délicieuse à condition d’avoir les moyens pécuniaires nécessaires pour s’en procurer les ingrédients. Les mangues, papayes et bananes ont indéniablement plus d’arômes que les produits importés des supermarchés européens. Le café du Cap-Vert a la réputation d’être l’un des meilleurs du monde. La richesse halieutique est sublime: thons, dorades, rougets-barbets, maquereaux, bonites, espadons et langoustes ne représentent qu’un petit choix de l’offre du marché de Mindelo.
 | | Chevriers dans le désert caillouteux de São Vicente |
|  | Jusqu’à trois ou quatre garnitures sont souvent servies avec un plat chaud : du manioc, pommes de terre sucrées, bananes à cuire et pommes de terre normales.
Le choix est plus modeste pour la viande et les légumes : l’agriculture doit se passer de pâturages et donc la viande de la cuisine locale provient de chèvres ou de poulets. Le chou est parmi les légumes de la région celui qui est le plus fréquemment servi.
Mindelo/São Vicente - Tarrafal/São Nicolau (55 Mn)
Peu de temps après la sortie du port de Mindelo nous passons à Ponta Machado, cap Ouest de l’île São Vicente, le Farol da Dona Amélia, le phare le plus réputé du Cap-Vert (16° 49' 36" N / 025° 05' 08" O). La tour construite en 1894 sur le rivage rocheux escarpé a même déjà orné l’un des timbres postaux de la République insulaire. Elle indique l’entrée du Canal de São Vicente où l’effet d’entonnoir est éventuellement à prévoir.
 | | Le Farol da Dona Amélia |
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Les balises lumineuses
Alors que le Farol da Dona Amélia vient d’être rénové, l’état des balises au Cap-Vert n’est vraiment pas reluisant. En mai 2005 d’après les informations du service maritime cap-verdien deux tiers des 67 balises lumineuses installées sont hors service. La cause principale de non fonctionnement serait en majeure partie due au vol des modules solaires. Le navigateur doit donc s’attendre la nuit à ce que le feu indiqué sur la carte ne soit pas en service.
Tarrafal/São Nicolau - Carriçal/São Nicolau (21 Mn)
Il est samedi et nous faisons seulement une petite virée. Ceci est nécessaire car la distance de Tarrafal à l’île la plus à l’ouest de notre croisière, Boavista, n’est pas surmontable en une seule journée : nous avons devant nous une longue allure au près et nous progresserons plus lentement qu’une semaine auparavant où l’Alizé portant nous poussait.
 | | Le Skipper |
|  | C’est ainsi que nous cabotons sous la côte de São Nicolau pour atteindre Carriçal, une minuscule bourgade, qui à part sa situation stratégique ne possède rien de notable. Nous mouillons dans une anse très étroite. Des falaises pointent dangereusement hors de l’eau à bâbord et à tribord et nous arrivons à nous en tenir éloigné grâce au vent incessant qui s’affale des hauteurs et qui pousse ainsi notre poupe vers le large.
Le vent est ici toujours offshore, indique Aard. Au petit matin il me raconte même, que pendant son quart de nuit il aurait presque démarré le moteur, car le vent est tombé dans une molle et par conséquent le voilier s’était dangereusement rapproché des falaises. Finalement un petit vent catabatique se serait levé et nous aurait de nouveau poussé vers une position sûre.
Le problème de devoir surveiller l’ancre nous avait d’ailleurs fait choisir plutôt une location à couchettes qu’un yacht. Le clapot dans les baies du Cap-Vert peut parfois sensiblement augmenter. La situation météorologique locale n’en est parfois même pas responsable car dans l’Atlantique un gros temps très lointain peut aussi déclencher une houle qui frappe alors la côte des îles de plein fouet. Celui qui surveille l'ancre doit donc être capable de haler le bateau si nécessaire et l’équipe de veille devrait donc se composer de deux personnes au moins. De plus la surveillance de l’ancrage est naturellement aussi une bonne assurance contre le vol. Celui qui loue un yacht à voile doit donc prévoir le personnel de surveillance de l’ancrage et renoncer à ce que l’équipage au complet puisse faire des excursions à terre.
En tout cas j’étais content de réaliser, que je n’avais rien à voir avec l’ancrage car j’étais un passager en location. Le soir je pouvais m’asseoir en toute tranquillité sur le pont, en compagnie de notre steward Bana et d’une bouteille de rhum cap-verdien, longuement discuter des problèmes de la navigation maritime, du conflit Nord-Sud, ceux du football européen, africain et mondial et bien sûr aussi développer le sujet sur les femmes. Nous restions assis jusqu’au plus tard de la nuit sous un ciel étoilé vaste et pure.
Le rhum
Si une boisson alcoolique appartient à l’histoire de la navigation maritime, c’est bien le rhum. Au XVIe siècle le vin de canne caraïbe est d’abord donné aux esclaves africains sur les plantations de cannes à sucre, boisson peu coûteuse produite avec la mélasse qui est le résidu de la production sucrière. Au début du XVIIe siècle les colonisateurs commencent à distiller pour leur propre consommation du rhum à base de mélasse fermentée. Le nouveau produit se propage très vite – particulièrement parmi les marins car il avait la réputation de prévenir le scorbut (qui en réalité est dû à l’ajout de jus de citron vert).
 | | La canne à sucre peu avant la récolte |
|  | Après la conquête de la Jamaïque par les Britanniques en 1655, chaque marin recevait quotidiennement avec ses victuailles un quart de litre de rhum 80% à la place du brandy français habituel. Dans les colonies anglaises sur les territoires américains d’aujourd’hui la consommation annuelle de rhum par tête est passée à 13 litres (consommation de spiritueux 2006 par tête en Allemagne : 5,7 litres).
Afin de pouvoir satisfaire la demande grandissante, on développa le commerce triangulaire. De plus en plus d’esclaves sont transportés sur les plantations de cannes à sucre dans les Caraïbes ; la production de rhum partait de là vers l’Amérique du Nord.
L’histoire du rhum dans les îles cap-verdiennes commença plus tard alors que l’on suppose que beaucoup d’Africains sur les plantations des Caraïbes venaient du Cap-Vert. La distillation a été longtemps prohibée ; en 1866 seulement la couronne portugaise qui y voit une source de gain, légalise la production du rhum et introduit les impôts sur les alcools. Le « grogue » (ainsi nomment les Cap-Verdiens leur rhum) est depuis indissociable des îles.
Nous apprenons comment le rhum est produit à l’occasion de la visite d’une distillerie sur São Nicolau :
La canne à sucre est récoltée quand elle fleurit, puis coupée en morceaux de la longueur d’un bras. Ensuite les cannes sont broyées dans une presse qui en extrait le jus. La fermentation peut se faire directement après ou alors on peut produire d’abord du sucre, dont le résidu est la mélasse et qui sert également à la fabrication du rhum.
 | | Le traitement de la canne à sucre : le résidu de la canne, la bagasse, sert de combustible |
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Le sucre du jus ou mélasse est transféré dans des cuves où il fermente aux contacts de levures spéciales pendant environ cinq jours. Le produit issu de la fermentation est la grappe titrant 4 à 6°.
Maintenant commence la distillation. Une chaudière est chauffée avec des restes de cannes broyées et séchées ou des feuilles de bananiers. Le vin de canne est réchauffé avec précaution dans une poche à distillation au-dessus de la chaudière et après une heure environ on ouvre une valve.
 | | La chaudière à distiller est chauffée |
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La vapeur est dirigée dans un long tuyau qui est refroidit avec de l’eau. Le refroidissement a pour but de condenser la vapeur et de la recueillir pour donner du rhum. Au début du processus de distillation s’échappe d’abord le méthanol nocif et c’est seulement après que sort un jus buvable. Le distillat ainsi obtenu titre de 65 à 75 degrés.
 | | Le jus alcoolique est récolté |
|  | A la suite de la distillation un processus de maturation peut s’ensuivre dans une foudre de bois ou d’inox, qui va déterminer la qualité finale du rhum. Après le vieillissement en fût le rhum titre encore 70 % ou plus d’alcool en volume – nommé brut de fût. Le cas échéant et avant la mise en bouteilles, le rhum est ramené par addition d'eau à un degré alcoolique de 40% volumique, qui est celui le plus demandé en Europe. Mais dans les tropiques le rhum est souvent commercialisé en brut de fût.
Le grogue n’est d’ailleurs pas toujours consommé pur : il est souvent mélangé avec de la mélasse, le cas échéant avec du jus de citron vert ; ce cocktail est alors servi sous le nom de Punch.
Carriçal/São Nicolau - Vila de Sal Rei/Boavista (71 Mn)
Nous appareillons tôt le matin. Trop tôt pour les amoureux du rhum. Mais nous avons 71 milles nautiques à parcourir. J’aide donc à hisser misaine-goélette, grand’ voile, foc et trinquette, puis je retourne m’allonger sur ma couchette, qui est maintenant bâbord amure – enfin sous le vent, je n’ai donc plus peur de rouler par terre.
 | | Santa Monica : la plage de sable de Boa Vista |
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Nous atteignons Boavista peu avant le coucher du soleil. Du sud nous approchons doucement à moteur un détroit peu profond entre Boavista et l'ilot avancé Ilhéu de Sal Rei. Nous voyons à bâbord le dangereux, mais peu accidenté English Reef – nous le percevons surtout car la faible houle de l’Atlantique s’y brise avec fracas.
Notre mouillage est seulement à un demi mille de la jetée de Sal Rei, mais si jamais une forte houle devait y venir, elle viendrait du nord. Ainsi l’endroit le plus sûr est bien au sud de la passe de moins de deux mètres de profondeur qui se trouve entre les deux îles
Boavista et Sal
Boavista et Sal sont les îles des touristes. Les Ilhas do Barlavento les plus à l’est sont plates et sablonneuses, pratiquement sans précipitations et leurs plages de sables s’étendent à perte de vue. Santa Monica est la plus longue et la plus belle plage sur Boavista.
 | | Dans le désert |
|  | L’Alizé soufflant du Sahara continental, qui commence au nord-est à quelques cents kilomètres de là, a apporté ici des masses de sable importantes depuis des siècles. Les hautes dunes se meuvent sur Boavista comme un gros rouleau compresseur jaune. Le Deserto de Viana est sur l’île une partie du Sahara - et une attraction touristique.
Lors d’une excursion dans l’île, on nous amène dans le désert et à un cargo espagnol qui a échoué en 1968 devant la côte Nord et que la rouille ronge depuis peu à peu. Nous marchons presque toute la journée sous un soleil de plomb implacable, même à midi, quand il est au zénith et nous devons constater que nous ne jetons pratiquement plus aucune ombre. Le soir j’ai un coup de soleil.
 | | L’épave du Cabo Santa Maria |
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Bien que le climat du Cap-Vert soit décrit comme étant très équilibré, les navigateurs à la voile doivent se préparer au pire. A terre il peut régner une chaleur torride terrassante tandis qu’au large les températures peuvent être désagréablement fraiches. Le courant des Canaries, qui descend du nord vers l’archipel, refroidit fortement l’air au-dessus de l’eau. Je n’aurais jamais pensé que l’on puisse avoir si froid en Afrique. Je n’ai pratiquement que des t-shirts dans ma valise – une bévue de débutant, d’un voyageur sans aucune expérience de ce continent.
Vila de Sal Rei/Boavista - Santa Maria/Sal (30 Mn)
Nous nous battons les derniers 30 milles près serré en direction de Santa Maria sur Sal. L’Alizé du Nord-Est souffle trop au nord pour une route directe. L’ancre mouille juste trois heures avant que nous devons quitter le voilier, afin de prendre notre vol de nuit vers Lisbonne.
Nous avons atteint notre point de départ après 332 milles nautiques.
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Journal de bord en ligne - Cap-Vert
SY Daddeldu (Allemagne)
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